Les mots de la ville

Jeudi 8 janvier 2009 4 08 /01 /Jan /2009 20:19
En partant de là et en allant trois jours vers le levant, l'homme se trouve à Diomira, une ville avec soixante coupoles d'argent, des statues en bronze de tous les dieux, des rues pavées d'étain, un théâtre en cristal, un coq en or qui chante chaque matin sur une tour. Toutes ces beautés, le voyageur les connaît déjà pour les avoir vues aussi dans d'autres villes. Mais le propre de celle-ci est que si l'on y arrive un soir de septembre, quand les jours raccourcissent et que les lampes multicolores s'allument toutes ensemble aux portes des friteries, et que d'une terrasse une voix de femme crie : hou !, on en vient à envier ceux qui à l'heure présente pensent qu'ils ont déjà vécu une soirée pareille et qu'ils ont été cette fois-là heureux.
Italo Calvino - Les villes invisibles
Dessin de Schuiten
Par boris maynadier - Publié dans : Les mots de la ville
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Samedi 15 septembre 2007 6 15 /09 /Sep /2007 21:16
ROME
UNE ANALYSE ESTHETIQUE

"La signification de chaque oeuvre d'art s'enrichirait alors dans la mesure où la multiplicité de ses intentions, de ses matériaux et des problèmes qu'elle soulève est plus grande et dans la mesure où l'unité en laquelle elle réussit  à les maintenir est plus étroite, plus forte, plus unifiante. C'est la tension entre la multiplicité et l'unité des choses que l'oeuvre d'art offre à l'intuition et à l'impression sensible, que se mesurerait alors sa valeur esthétique. C'est en ce sens que la ville de Rome fait l'effet d'une oeuvre d'art d'un ordre supérieur."

"L'unité dans laquelle sont liés les éléments de Rome ne se trouve pas en eux mais dans l'esprit qui les regarde"

"Si, à Rome, on ne se sent pas écrasémais qu'au contraire on sent que l'on parvient au zénith de sa propore personnalité, c'est certainement un reflet de l'immense autonomie que la ville offre à l'homme intérieur."

FLORENCE
"Une unité mystérieuse, que l'on peut voir par les yeux et saisir par les mains, relie le paysage, l'odeur de son sol et la vie de ses lignes avec l'esprit qui est leur fruit, avec l'histoire de l'homme européen qui a pris forme à Florence, où l'art est comme un produit du sol."

"Florence est le bonheur ds hommes tout à fait mûrs qui ont atteint l'essence même de la vie ou ont renoncé à l'atteindre et ne veulent plus cherchern que sa forme, que ce soit pour la poséder ou pour y renoncer."

VENISE
"D'une façon difficile à saisir, derrière chaque oeuvre d'art se dessinent la volonté et la sensibilité d'une âme déterminée, une conception déterminée du monde et de la vie mais, en aucun cas, l'oeuvre n'est l'expression fidèle et adéquate de cette réalité plus profonde et plus universelle qu'elle nous permet cependant de toucher."

"L'harmonie ou la contradiction que le bâtiment entretient avec la signification spirituelle ou le sens de la vie qui lui est lié et qui émane de lui est d'autant plus mystérieuses que c'est une exigence qu'il pose lui-même mais qu'il ne remplit pas toujours lui-même."

"Car c'est là ce qu'il y a de tragique à Venise et qui en fait le symbole d'une variété tout à fait unique de nos conceptions du monde : la surface y a perdu son fondement ; l'apparence, dans laquelle ne vit plus aucun être, s'y donne néanmoins comme une réalité complète et substantielle, comme le contenu d'une vie qui est vraiment à vivre."

"Mais Venise, qui flotte dans la vie sans racines, comme une fleur arrachée et jetée dans la mer, a la beauté ambiguë de l'aventure et le fait qu'elle fut et resta la ville de l'intrigue n'est que la concrétion sensible de l'ultime destin de son image d'ensemble : pouvoir être non pas une patrie mais seulement une aventure pour notre âme."
Par boris maynadier - Publié dans : Les mots de la ville
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Lundi 10 septembre 2007 1 10 /09 /Sep /2007 13:24



Imaginez que vous receviez un courrier formulé à peu près en ces termes :

"Cher Monsieur, vous avez entendu parler de la Compagnie, leader mondial du loisir culturel, avec son réseau  de parcs à thèmes et de villages de vacances. Aujourd'hui, notre groupe travaille à un projet qui vous concerne personnellement. La Compagnie envisage en effet de racheter à la Financière d'Investissements les principaux bâtiments du centre historique de votre ville. Notre but ? Edifier un parc de loisirs d'un genre entièrement nouveau, en partenariat avec la population locale."
(...)
"C'est pourquoi nous souhaitons acquérir certaines villes d'art, certains villages anciens, pour y proposer une forme de loisirs hautement culturels. Un tel projet suppose d'associer étroitement les habitants, qui bénéficieront en retour de tous les apports d'une grande entreprise moderne (...)"
"... évidemment, la mise aux normes touristiques du quartier historique pourrait imposer aux résidents certaines contraintes : une forme de convivialité envers les visiteurs ; une participation occasionnelle à l'animation du Parc. (...) de telles mesures permettraient à chaque résident de se regarder comme un actionnaire de sa propre ville. La Compagnie et les résidents seraient ainsi liés pour concourir à la valorisation du patrimoin de la ville."

C'est précisemment ce qui arrive au personnage principal du roman de Benoît Duteurtre, La cité heureuse, qui participe la très sainte et ritualisée Rentrée Littéraire 07.

Et c'est ainsi qu'il se retrouve en costume d'époque - 19e - à déambuler dans le centre de sa ville au milieu de centaines de touristes venus la visiter.

Il ne s'agit pas de proposer ici une critique littéraire. Le roman est agréable à lire. Mais ce qui attire mon attention, c'est le thème de la ville "Disneyfiée" au point de devenir une entité privée inquiétante. Des villes privées, ça existe, Songdo, près de Séoul, en est un exemple en cours de construction.

Dans le roman, la ville se situe en Europe de l'Est, dans un pays anciennement totalitaire. Je crois que l'auteur veut dire comment la logique de marchandisation poussée à l'échelle de la ville peut produire un totalitarisme d'un autre genre. Tout cela n'est pas sans rappeler 1984 ou Brave New World pour les plus classiques dans le genre. En un peu moins totalitaire et un peu moins énorme tout de même.

Le thème est intéressant donc, le personnage principal et semble-t-il une bonne partie de la population se résigne ou accepte volontiers la totale muséification de la ville. Ils acceptent de faire partie de ce décor. "On voit bien, à certains détails,  que nous ne vivons plus tout à fait dans le monde, mais dans une réplique du monde sur les lieux mêmes..."


La quatrième de couverture du bouquin annonce : "ce roman (...) emploie l'arme du rire face à la folie d'un monde (en tout point semblable au nôtre) où son narrateur aimerait trouver un peu de sens." Pour ma part, je préfère le considérer comme une fable. Car s'il entretient une vocation "prophétique", je crois qu'il est à côté de la plaque (lire Ascher et Lipovetsky sur l'approche hypermoderne et la réflexivité individuelle). Mais compris comme un conte contemporain, il peut aider à penser l'avenir des villes et des ajustements possibles entre investissements privés et publics. Il met aussi en question notre rapport à l'histoire et le désir d'une expérience urbaine de l'histoire. Mmm, une ville qui devient un musée habité, à ne vous dit rien ?

(photos de David Cousin-Marsy, publiées avec son aimable autorisation)
Par boris maynadier - Publié dans : Les mots de la ville
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Jeudi 7 juin 2007 4 07 /06 /Juin /2007 21:26
Gérard Trignac grave des villes proprement cyclopéennes, des géantes de pierre muettes.


Les villes saisies par une absence (Les Portes su Silence, c'est le titre d'un recueil de gravures de Trignac), un vide irréductible.

Calvino, avec ses villes invisibles, saisissait aussi les villes par leur absence. Appel à l'imaginaire.

Lovecraft et sa Cité sans nom, comme à son habitude, écrivait aussi la ville par une absence. Gouffre effrayant pour l'imaginaire.

Que dit l'art que ne dit pas la science ; que peut apprendre l'art à la science, parlant de la ville ?

Que peut apprendre l'absence aux faiseurs de villes, aux urbanistes, aux gestionnaires, aux politiques ?

Quelle question pose-t-il ? Quelle est cette problématique artistique de l'absence urbaine ?
Par boris maynadier - Publié dans : Les mots de la ville
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Jeudi 8 février 2007 4 08 /02 /Fév /2007 20:15
"J'ai regardé un bon moment cette ville, ses villas et ses jardins d'agrément et le large cercle de ses collines et de ses pentes habitées ; enfin je finis par me dire : je vois des visages issus de générations passées, - cette contrée est couverte d'hommes intrépides et souverains. Ils ont vécu et ils ont voulu prolonger leur vie - c'est ce qu'ils me disent avec leurs maisons, construites et ornées pour des siècles, et non pour l'heure furtive : ils aimèrent la vie, elle qui fut souvent mauvaise à leur égard. J'ai toujours devant les yeux celui qui a bâti, je vois comment son regard se pose sur tout ce qui l'environne de près ou de loin, sur les bâtiments, sur la ville, sur la mer et la ligne de montagne, et je vois son regard exercer sa force en conquérant. Il veut soumettre tout cela à son plan et finir par en faire sa propriété. Un superbe égoïsme, une insatiable envie de possession et de butin règne sur un pays tout entier ; et tout comme ces hommes ne reconnaissaient pas de frontière dans leurs expéditions lointaines, plaçant dans leur soif de la nouveauté un monde nouveau à côté d'un monde ancien, de même chez eux, dans leur petite patrie, chacun se révoltait contre chacun, chacun inventait une façon d'exprimer sa supériorité et de placer entre lui et son voisin son infini personnel. Chacun conquérait à nouveau sa patrie pour son compte particulier en la subordonnant à son architectonique, en la transformant de sa propre maison en un plaisir des yeux. Ce qui frappe dans le Nord lorsque l'on regarde l'ordonnance des villes, c'est la loi et le plaisir de la contrainte : on devine là cette propension à l'égalité et à la soumission qui doit avoir dominé l'âme de tous ceux qui construisaient. Mais ici vous trouverez à chaque coin de rue un homme à part qui connaît la mer, les aventures et l'Orient, un homme qui est mal disposé à l'égard de la loi et du voisin, comme si c'était là une espèce d'ennui, et qui mesure avec un regard d'envie tout ce qui est vieux et de fondation ancienne ; la merveilleuse rouerie de son imagination lui permet de refonder tout cela, ne fût-ce qu'en pensée, y appliquer sa main, y mettre son interprétation - ne fût-ce que pour l'instant d'une après-midi de soleil, où son âme insatiable et mélancolique se trouve pour une fois comblée et où son oeil ne peut plus voir que des choses qui lui appartiennent et non plus des choses étrangères."
Nietzsche, Le Gai Savoir
Par boris maynadier - Publié dans : Les mots de la ville
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