Organisation du sens

Vendredi 29 février 2008 5 29 /02 /Fév /2008 21:08
À la lecture de quelques  documents stratégiques émis  par  les villes, et de certains travaux de recherche, on ne peut sempêcher de trouver quelques effets de mimétisme en ce qui concerne les "valeurs" des marques de villes :


Birmingham : connectée, internationale, créative, jeune et brillante (source : Virgo et de Chernatony, 2006)
Edinburgh : visionnaire et inventive, diversité riche, à la recherche de l'excellence, sincère et chaleureuse, élégante (source : documents émis par la ville)
Hongkong : entre tradition et modernité, créative, imagination sans limite, transparence financière, succès, progressive, stable et libre, qualité et opportunité (la plupart des "valeurs" sont associées à la population dans la ville) (source : documents émis par la ville)
Amsterdam : Créativité, innovation, esprit de commerce, excellence (source : document stratégique émis par la ville )
Paris : innovation, cosmopolite, conviviale (quelques valeurs que la ville voudrait s'approprier) (source : appel d'offres émis par la ville)


Il est aussi possible de trouver quelques explications à tout cela :

La formulation de "valeurs" pour une ville sont en réalité souvent la répétition de "valeurs" dominantes très présentes dans la littérature, notamment le littérature économique. Les villes cherchant à entrer en résonance avec des projet collectifs de plus en plus "globalisés" (internationalisés et unifiés) se retrouvent à défendre toutes ces "valeurs" jugées comme "modernes".

Cependant, cherchant à entrer en résonance avec ces projets collectifs, elles échouent complètement à ce projet : ressasser ad nauseam ces mêmes approches ne fait entrer en résonance avec rien du tout... Remarquons aussi que, malgré la formulation de ces valeurs, certaines villes, pour leur bonheur, conservent malgré tout leur spécificité.

Le lecteur attentif aura remarqué que la ville moderne se doit d'être "créative". Et là, le comble, c'est quand toutes ces villes "créatives" identifient toutes en coeur cette "valeur" comme fondamentale pour elles, et parfois même l'expriment tel quel : "regardez, je suis une creative city". Il n'y a rien de moins créatif, que ce soit sur le plan du contenu et du choix de la "valeur" ou sur le plan de l'expression. (on retrouve souvent ce problème dans le marketing marchand, des marques qui disent : "je suis différente". La question n'est pas de dire que l'on est différent, ce qui sonne assez artificiel, mais plutôt d'exprimer une différence, de montrer en quoi la marque est différente, ce qui oblige à donner un contenu...)

Pour expliquer le phénomène, certains auteurs remarquent que les "stratèges" des villes ne formulent des "valeurs" pour la ville qu'après avoir mené des actions concrètes : il s'agit d'un phénomène de rationalisation assez connu en marketing. Cela peut par ailleurs avoir un sens, si l'on veut considérer que l'existence précède l'essence, alors les "valeurs" n'interviennent que dans un second temps dans la réflexion.

On peut aussi parfois observer l'utilisation autoritaire du "nous", du "on", du "notre" ou "nos" valeurs comme si l'ensemble des acteurs de la ville se retrouvait dans les valeurs formulées par une équipe marketing. Ce n'est pourtant pas parce qu'il est écrit sur une plaquette "nos valeurs" que tous les citadins se reconnaissent dedans. (en cela la ville n'est pas une institution, cela explique l'échec des transpositions des théories du corporate branding à la gestion de la marque de ville.)

Mais si l'autoritarisme rhétorique n'est pas une bonne solution, le consensus mou non plus. Trouver un axe stratégique partagé pour une ville est un exercice difficile, qui met en jeu de nombreuses parties prenantes diverses, aux objectifs différentes et parfois contradictoire. Le consensus par le plus petit dénominateur commun est alors le piège principal à éviter. (Le consensus mou montre la difficulté à faire partager un projet fort : et là non plus, une fois de plus, la ville ne peut s'apparenter à une institution ; et même la notion d'identité est à discuter, ou à considérer que l'identité de la ville ressemble plus à un champ de bataille qu'à un bel agencement de valeurs bien ordonnées comme on les trouve dans les documents de communication)


(Photos de David Cousin-Marsy, publiées avec son aimable autorisation, ici pour en voir plus)
Par boris maynadier - Publié dans : Organisation du sens
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 3 janvier 2008 4 03 /01 /Jan /2008 09:20
Projet de ville, projet urbain, projet de marque, marketing du projet... La notion de projet comme conduite d'anticipation rencontre un franc succès dans le monde de la gestion urbaine, politique ou marketing.

Les théoriciens de l'hypermodernisme (Ascher, 1995 notamment) mettent en avant le concept de projet comme levier fondamental de transformation de la société. La société des projets est celle qui se modernise car elle instaure un rapport au temps absent dans les sociétés traditionnelles. Pour les "hypermodernes", une rupture est aussi identifiée dans les sociétés en cours de modernisation : c'est le passage de la pratique de la planification au projet, en particulier dans la gestion des villes.

L'idée sous-jacente est que le plan souffre de rigidité, là où le projet présente souplesse, adaptabilité et de larges possibilités d'ajustement. Le plan, à force de vouloir tout prévoir se heurte à l'impossibilité de la prévision totale, de la prévision de l'aléa, de nature précisément imprévisible.

Choisir une pratique fondée sur le projet plutôt que sur le plan constitue un choix stratégique. Et comme tout choix stratégique, ce choix est intégré à une culture, un style stratégique, un type de modernité. Car nous baignons dans une culture du projet : Boutinet (1990) souligne le fait que "le projet fait partie de cette catégorie de concepts, tel celui de l'identité, qui abondent dans notre culture langagière, auréolés de positivité."

Comme élément de notre culture, élément sans opposé ni contradictoire véritable, le projet relève de la rationalisation des pratiques. Mais pas uniquement. Car le projet implique plus qu'une simple valeur anticipatrice et régulatrice. Emblème de notre modernité, le projet se conçoit avant tout comme une manifestations de l'intentionnalité, avec tout ce qu'elle contient d'irrationnel, de symbolique et d'imaginaire.

Par là, le projet exprime la capacité d'un sujet, individuel ou collectif, à exprimer son autonomie, qui relève de son identité (le concept d'identité pose le problème du repli identitaire, qui pourra constituer un danger tant en gestion de projet qu'en gestion de marque).

Rosemberg propose une très belle étude de quatre projets de ville. Elle souligne la capacité intéressante du projet à unifier le discours et les pratiques des acteurs par le projet. Mais, dans son étude sur le rôle du marketing dans la gestion de la ville, elle met avant tout en évidence le fait que le projet de ville ne se passe pas d'un marketing du projet. Le marketing est présent dès les prémisses du projet, dès sa conception, en en structure en partie la construction, souvent invisible. Le marketing est donc, dans certains cas, un marketing du projet urbain avant d'être un marketing de la ville.

le projet de ville est-il un processus de rationalisation de la ville ? En un sens oui, dans la mesure où, malgré les apparences, le choix du projet semble aujourd'hui plus rationnel que celui de la planification dans la gestion de la ville, ou de sa marque (voir aussi les démarches de Virgo et Chernatony). Mais le projet, comme manifestation d'une intention, et dans le cadre de la gestion urbaine d'une intention collective, partagée (en théorie), est le fruit d'une rationalité limitée. Peut-être pourrions-nous avancer que, par rapport à la planification, le projet correspond à une prise de conscience réflexive de cette limitation de la rationalité. En effet, les dimensions imaginaires et symboliques y jouent un rôle tout à fait considérable, nécessitant de nombreux ajustement, enrichissements de signification, dépassement des aléas.


Nous avons parlé ailleurs de la projection graphique des villes, notamment par les agences d'urbanisme. Rosemberg apporte un éclairage intéressant sur ces rerpésentations dont la forme est parfois critiquée : "En reprochant aux villes l'irréalisme de l'image qu'elles produisent, on leur refuse le droit au projet, comme rêve de ville. On prend l'image pour le reflet, quand elle voudrait, comme toute publicité, éveiller le désir." (Rosemberg, 2000)


Ascher F. (1995), Métapolis, ou l'avenir des villes, Paris, Odile Jacob

Boutinet J.-P. (1990), anthropologie du projet, Paris, PUF

Rosemberg M. (2000), Le marketing urbain en question, Production d'espace et de discours dans quatre projets de villes, Paris, Economica

Par boris maynadier - Publié dans : Organisation du sens
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 8 mai 2007 2 08 /05 /Mai /2007 13:15
Virgo B. et de Chernatony L. (2006), Delphic brand visioning to align stakeholder buy-in to the city of Birmingham brand, Journal of Brand Management, 13, 6, 379-392

Présentation de l'article
Ben Virgo et Leslie de Chernatony proposent une méthode pour construire un projet de marque pour une ville. Les auteurs présentent le cas de Birmingham pour lequel ils ont appliqué cette méthode, dite Delphi.

La méthode Delphi est connue depuis les années 40, elle vise à produire un consensus entre des experts, praticiens ou chercheurs d'un secteur. Il s'agit, dans le cas du présent article de recherche, de générer un consensus autour d'une vision de marque pour Birmingham. Le Delphi se déroule entre des membres de diverses organisations, comme la chambre de commerce, la mairie, ou une des entreprises de la ville. Des propositions pour une vision de la ville sont proposées chaque participant donne ou non son accord, en expliquant pourquoi. Cette méthode, ici mise en oeuvre par e-mail, évite toute confrontation, les participants ne se rencontrant jamais. pour construire les thèmes abordés dans le Delphi, les auteurs ont mené des entretiens semi-directifs.

Le background théorique est constitué par une approche très kotlérienne du branding des villes. Selon les auteurs, les villes ont besoin de faire marque pour quatre raisons principales :   

  1. l'environnement global des villes évolue
  2. l'urbanisme évolue aussi, parfois en bien, parfois en mal
  3. la concurrence pour les ressources augmente
  4. les villes ont de plus en plus de pouvoir d'auto-gestion au dépend des états

Les principales particularités du branding des villes par rapport au branding de service/produit sont, toujours selon les auteurs :
  1. le manque de contrôle du management sur l'expérience urbaine
  2. les mutations du marché cible de la ville
  3. les multiples organisations engagées dans la ville
Les auteurs, en suivant Kotler, voient  la politique jouer un rôle destructeur dans la construction d'une marque de ville.

Les résultats de la recherche, c'est-à-dire de l'application de la méthode Delphi à la construction d'une vision congruente, unique, forte pour Birmingham sont les suivants :

Vision pour le futur : dans une époque de concurrence globale et de choix, les gens vont choisir Birmingham pour son excellente réputation de ville européenne vibrante et plaisante où faire des affaires, trouver des compétences spécialisées et se connecter au monde.

Le projet de la marque Birmingham : donner aux citoyens confiance et fierté (fierté et confiance dans leur intelligence, dans leur capacité à créer une économie durable, dans leur ville et son environnement, dans leur participation à un niveau mondial)

Les valeurs de la marque Birmingham : connectée, internationale, créative, jeune et brillante.

Quelques critiques :

La nécessité d'impliquer la population dans le processus de génération du projet de marque (trois instances : ECI). On ne doit pas se contenter de la participation des instances institionnelle et économiques, l'instance citoyenne doit pouvoir être représentée.

La méthode Delphi produit un consensus mais un consensus assez mou (voir les résultats présentés dans l'article, il existe peu de véritable saillance, l'identité de la ville semble assez quelconque). Il semble que si la ville n'a pas une position forte, des saillances déjà présentes en elle, la méthode ne permettra pas d'en générer. une ville ayant une mauvaise image d'elle-même ne génèrera rien de bon, il faudra alors sûrement que l'équipe municipale fasse ce travail.

La vision étant un consensus, elle ne s'appuie pas sur un projet de ville fort émanant de l'équipe dirigeante, et donc positionnée politiquement. Elle ne bénéficie donc pas de cette force et veut prendre son indépendance vis-à-vis d'une communication de la municipalité. Il y a peut-être là  deux modèles de construction de la marque de ville à étudier, celle présentée visant à dissocier la marque de la ville de la communication politique des élus. Il s'agit d'une dissociation de la communication des acteurs institutionnels (I dans le schéma ECI) et de la communication de la ville qui prendrait une dimansion plus globale. Il s'agit par exemple de ne pas signer la communication de la ville "mairie de ... " (comme à Paris ou Toulouse) mais simplement du nom de la ville.

Le rapport de la marque de ville à la politique de la ville est problématique : le rôle "destructeur" que les auteurs prêtent à la politique, vis-à-vis de la marque, est très discutable. En effet, même plus indépendante d'une gestion politique, la marque de ville s'appuie sur un projet de ville et un projet politique mené par les élus, élus démocratiqument. Ce qui est intéressant, c'est de faire en sorte que la marque de ville existe pour elle-même et non comme on le voit beaucoup, pour la communication d'un maire qui a des visées politiques au niveau étatique. Bref, que la communication de la marque de ville ne serve plus à la communication politique d'un élu, mais bel et bien à la ville.

Point positif : la capacité à impliquer les décideurs de la ville (une fois de plus, il faudra aussi impliquer les citoyens) semble être validée, c'est du moins la conclusion des auteurs.

Les analyses de départ sont congruentes avec les positions hypermodernes (Ascher, Lipovetsky, Bourdin, etc.) en étant moins complètes. De plus, les auteurs n'entrent pas dans les spécificités de la ville.

C'est la ville elle-même qui fait émerger sa marque, elle provient d'elle-même, elle n'est pas conçue comme une "image" mais comme une vision, un projet, un système de valeurs à exprimer. les responsables de la future marque de Paris devraient peut-être prêter attention à ce point.

L'implication des institutions et, plus largement, des instances de la ville dans la construction de sa marque devraient favoriser l'attachement.

De manière plus académique, le travail des auteurs me paraît ne pas correspondre exactement à ce que l'on peut attendre d'une recherche à caractère scientifique, c'est-à-dire la création d'une fonction, d'un outil permettant de mesurer une fonction ou d'un concept scientifique. il s'agit davantage de l'application d'un outil, de la création d'un concept de communication, c'est-à-dire de quelque chose qui relève de la compétence des managers, pas réellement des chercheurs...
Par boris maynadier - Publié dans : Organisation du sens
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 20 février 2007 2 20 /02 /Fév /2007 08:19
L'idée qu'une ville puisse devenir une marque ne va pas de soi.

Pour certains, toute ville est de facto une marque : elle a une image, une notoriété, elle bénéficie en général d'un système de représentation constitué au minimum d'un nom et d'un logotype ou d'armoiries (étude ici et ). La ville serait donc une marque.

Pour d'autres, la ville ne peut pas être une marque, la jonction des deux termes leur semble dissonnante : les marques relèvent de l'univers marchand, elles ont une vocation commerciale forte. la ville n'étant pas un objet à vendre, il n'y a aucune raison pour qu'elle devienne une marque.

Ces deux points de vue relèvent de conceptions de la marque que l'on peut remettre en question. D'un côté la marque se résume à un ensemble d'éléments (logo, nom) et de leur perception (image) ; de l'autre elle est définie par ses objectifs : en général commerciaux.

Or la marque ne peut se résumer à ces éléments.
De mon point de vue, la marque est un mode d'organisation du sens. La marque est générée (schéma génératif de la marque de ville)  à partir de valeurs qui sont thématisées puis exprimées. Je me réfère là à une approche sémiotique de la marque.
Comme mode d'organisation du sens, la marque a besoin d'éléments comme un nom ou un logo, mais elle ne s'y réduit absolument pas : un logo ou un nom sont l'expression d'un système de valeurs.
Les marques marchandes ont montré le potentiel et la puissance de ce mode d'organisation du sens, cependant les marques peuvent aussi servir des entités non marchandes. En effet, la question n'est pas celle des objectifs de la marque, mais de sa configuration.

Cela signifie aussi qu'une ville peut avoir une image, une notoriété, sans pour autant être une marque, ou en l'étant très peu : la ville est une marque lorsqu'elle exprime un système de valeurs à travers des actions cohérentes qui émanent de ces valeurs.

La ville n'est pas une marque "par nature", mais elle peut le devenir. Elle peut organiser ses discours et ses actions dans ce sens, et ainsi bénéficier de la puissance de cette cohérence. Mais cela demande des efforts permanents et de comprendre la complexité intrinsèques des cités hypermodernes. La ville peut alors créer de véritables stratégies de marques, ainsi que des déclinaisons (voir Besançon)

(Photos de David Cousin-Marsy, publiées avec son aimable autorisation, ici pour en voir plus)
Par boris maynadier - Publié dans : Organisation du sens
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 10 janvier 2007 3 10 /01 /Jan /2007 09:51
Voici un article à télécharger ici. J'y développe une analyse des armoiries et logos des villes, en mettant en évidence, par le choix de leur symbole, leur rapport à leur histoire. Il s'agit d'une analyse sémiotique (structurale). Y est aussi développée une théorie de la ville comme signe.
Javais déjà parlé de ce travail dans un article de ce blog (ici).
L'article est publié dans les cahiers de recherche de l'IAE de Toulouse (site).
Par boris maynadier - Publié dans : Organisation du sens
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés