Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par boris maynadier




Imaginez que vous receviez un courrier formulé à peu près en ces termes :

"Cher Monsieur, vous avez entendu parler de la Compagnie, leader mondial du loisir culturel, avec son réseau  de parcs à thèmes et de villages de vacances. Aujourd'hui, notre groupe travaille à un projet qui vous concerne personnellement. La Compagnie envisage en effet de racheter à la Financière d'Investissements les principaux bâtiments du centre historique de votre ville. Notre but ? Edifier un parc de loisirs d'un genre entièrement nouveau, en partenariat avec la population locale."
(...)
"C'est pourquoi nous souhaitons acquérir certaines villes d'art, certains villages anciens, pour y proposer une forme de loisirs hautement culturels. Un tel projet suppose d'associer étroitement les habitants, qui bénéficieront en retour de tous les apports d'une grande entreprise moderne (...)"
"... évidemment, la mise aux normes touristiques du quartier historique pourrait imposer aux résidents certaines contraintes : une forme de convivialité envers les visiteurs ; une participation occasionnelle à l'animation du Parc. (...) de telles mesures permettraient à chaque résident de se regarder comme un actionnaire de sa propre ville. La Compagnie et les résidents seraient ainsi liés pour concourir à la valorisation du patrimoin de la ville."

C'est précisemment ce qui arrive au personnage principal du roman de Benoît Duteurtre, La cité heureuse, qui participe la très sainte et ritualisée Rentrée Littéraire 07.

Et c'est ainsi qu'il se retrouve en costume d'époque - 19e - à déambuler dans le centre de sa ville au milieu de centaines de touristes venus la visiter.

Il ne s'agit pas de proposer ici une critique littéraire. Le roman est agréable à lire. Mais ce qui attire mon attention, c'est le thème de la ville "Disneyfiée" au point de devenir une entité privée inquiétante. Des villes privées, ça existe, Songdo, près de Séoul, en est un exemple en cours de construction.

Dans le roman, la ville se situe en Europe de l'Est, dans un pays anciennement totalitaire. Je crois que l'auteur veut dire comment la logique de marchandisation poussée à l'échelle de la ville peut produire un totalitarisme d'un autre genre. Tout cela n'est pas sans rappeler 1984 ou Brave New World pour les plus classiques dans le genre. En un peu moins totalitaire et un peu moins énorme tout de même.

Le thème est intéressant donc, le personnage principal et semble-t-il une bonne partie de la population se résigne ou accepte volontiers la totale muséification de la ville. Ils acceptent de faire partie de ce décor. "On voit bien, à certains détails,  que nous ne vivons plus tout à fait dans le monde, mais dans une réplique du monde sur les lieux mêmes..."


La quatrième de couverture du bouquin annonce : "ce roman (...) emploie l'arme du rire face à la folie d'un monde (en tout point semblable au nôtre) où son narrateur aimerait trouver un peu de sens." Pour ma part, je préfère le considérer comme une fable. Car s'il entretient une vocation "prophétique", je crois qu'il est à côté de la plaque (lire Ascher et Lipovetsky sur l'approche hypermoderne et la réflexivité individuelle). Mais compris comme un conte contemporain, il peut aider à penser l'avenir des villes et des ajustements possibles entre investissements privés et publics. Il met aussi en question notre rapport à l'histoire et le désir d'une expérience urbaine de l'histoire. Mmm, une ville qui devient un musée habité, à ne vous dit rien ?

(photos de David Cousin-Marsy, publiées avec son aimable autorisation)
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :