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Publié par boris maynadier

"J'ai regardé un bon moment cette ville, ses villas et ses jardins d'agrément et le large cercle de ses collines et de ses pentes habitées ; enfin je finis par me dire : je vois des visages issus de générations passées, - cette contrée est couverte d'hommes intrépides et souverains. Ils ont vécu et ils ont voulu prolonger leur vie - c'est ce qu'ils me disent avec leurs maisons, construites et ornées pour des siècles, et non pour l'heure furtive : ils aimèrent la vie, elle qui fut souvent mauvaise à leur égard. J'ai toujours devant les yeux celui qui a bâti, je vois comment son regard se pose sur tout ce qui l'environne de près ou de loin, sur les bâtiments, sur la ville, sur la mer et la ligne de montagne, et je vois son regard exercer sa force en conquérant. Il veut soumettre tout cela à son plan et finir par en faire sa propriété. Un superbe égoïsme, une insatiable envie de possession et de butin règne sur un pays tout entier ; et tout comme ces hommes ne reconnaissaient pas de frontière dans leurs expéditions lointaines, plaçant dans leur soif de la nouveauté un monde nouveau à côté d'un monde ancien, de même chez eux, dans leur petite patrie, chacun se révoltait contre chacun, chacun inventait une façon d'exprimer sa supériorité et de placer entre lui et son voisin son infini personnel. Chacun conquérait à nouveau sa patrie pour son compte particulier en la subordonnant à son architectonique, en la transformant de sa propre maison en un plaisir des yeux. Ce qui frappe dans le Nord lorsque l'on regarde l'ordonnance des villes, c'est la loi et le plaisir de la contrainte : on devine là cette propension à l'égalité et à la soumission qui doit avoir dominé l'âme de tous ceux qui construisaient. Mais ici vous trouverez à chaque coin de rue un homme à part qui connaît la mer, les aventures et l'Orient, un homme qui est mal disposé à l'égard de la loi et du voisin, comme si c'était là une espèce d'ennui, et qui mesure avec un regard d'envie tout ce qui est vieux et de fondation ancienne ; la merveilleuse rouerie de son imagination lui permet de refonder tout cela, ne fût-ce qu'en pensée, y appliquer sa main, y mettre son interprétation - ne fût-ce que pour l'instant d'une après-midi de soleil, où son âme insatiable et mélancolique se trouve pour une fois comblée et où son oeil ne peut plus voir que des choses qui lui appartiennent et non plus des choses étrangères."
Nietzsche, Le Gai Savoir
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