Jeudi 3 janvier 2008 4 03 /01 /2008 09:20
Projet de ville, projet urbain, projet de marque, marketing du projet... La notion de projet comme conduite d'anticipation rencontre un franc succès dans le monde de la gestion urbaine, politique ou marketing.

Les théoriciens de l'hypermodernisme (Ascher, 1995 notamment) mettent en avant le concept de projet comme levier fondamental de transformation de la société. La société des projets est celle qui se modernise car elle instaure un rapport au temps absent dans les sociétés traditionnelles. Pour les "hypermodernes", une rupture est aussi identifiée dans les sociétés en cours de modernisation : c'est le passage de la pratique de la planification au projet, en particulier dans la gestion des villes.

L'idée sous-jacente est que le plan souffre de rigidité, là où le projet présente souplesse, adaptabilité et de larges possibilités d'ajustement. Le plan, à force de vouloir tout prévoir se heurte à l'impossibilité de la prévision totale, de la prévision de l'aléa, de nature précisément imprévisible.

Choisir une pratique fondée sur le projet plutôt que sur le plan constitue un choix stratégique. Et comme tout choix stratégique, ce choix est intégré à une culture, un style stratégique, un type de modernité. Car nous baignons dans une culture du projet : Boutinet (1990) souligne le fait que "le projet fait partie de cette catégorie de concepts, tel celui de l'identité, qui abondent dans notre culture langagière, auréolés de positivité."

Comme élément de notre culture, élément sans opposé ni contradictoire véritable, le projet relève de la rationalisation des pratiques. Mais pas uniquement. Car le projet implique plus qu'une simple valeur anticipatrice et régulatrice. Emblème de notre modernité, le projet se conçoit avant tout comme une manifestations de l'intentionnalité, avec tout ce qu'elle contient d'irrationnel, de symbolique et d'imaginaire.

Par là, le projet exprime la capacité d'un sujet, individuel ou collectif, à exprimer son autonomie, qui relève de son identité (le concept d'identité pose le problème du repli identitaire, qui pourra constituer un danger tant en gestion de projet qu'en gestion de marque).

Rosemberg propose une très belle étude de quatre projets de ville. Elle souligne la capacité intéressante du projet à unifier le discours et les pratiques des acteurs par le projet. Mais, dans son étude sur le rôle du marketing dans la gestion de la ville, elle met avant tout en évidence le fait que le projet de ville ne se passe pas d'un marketing du projet. Le marketing est présent dès les prémisses du projet, dès sa conception, en en structure en partie la construction, souvent invisible. Le marketing est donc, dans certains cas, un marketing du projet urbain avant d'être un marketing de la ville.

le projet de ville est-il un processus de rationalisation de la ville ? En un sens oui, dans la mesure où, malgré les apparences, le choix du projet semble aujourd'hui plus rationnel que celui de la planification dans la gestion de la ville, ou de sa marque (voir aussi les démarches de Virgo et Chernatony). Mais le projet, comme manifestation d'une intention, et dans le cadre de la gestion urbaine d'une intention collective, partagée (en théorie), est le fruit d'une rationalité limitée. Peut-être pourrions-nous avancer que, par rapport à la planification, le projet correspond à une prise de conscience réflexive de cette limitation de la rationalité. En effet, les dimensions imaginaires et symboliques y jouent un rôle tout à fait considérable, nécessitant de nombreux ajustement, enrichissements de signification, dépassement des aléas.


Nous avons parlé ailleurs de la projection graphique des villes, notamment par les agences d'urbanisme. Rosemberg apporte un éclairage intéressant sur ces rerpésentations dont la forme est parfois critiquée : "En reprochant aux villes l'irréalisme de l'image qu'elles produisent, on leur refuse le droit au projet, comme rêve de ville. On prend l'image pour le reflet, quand elle voudrait, comme toute publicité, éveiller le désir." (Rosemberg, 2000)


Ascher F. (1995), Métapolis, ou l'avenir des villes, Paris, Odile Jacob

Boutinet J.-P. (1990), anthropologie du projet, Paris, PUF

Rosemberg M. (2000), Le marketing urbain en question, Production d'espace et de discours dans quatre projets de villes, Paris, Economica

Par boris maynadier - Publié dans : Organisation du sens
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Samedi 27 octobre 2007 6 27 /10 /2007 17:36
Ce serait l'agence Saguez & Partners (site) qui aurait remporté l'appel d'offre pour création de la marque de la ville de Paris, dont j'avais déjà dit quelques mots (ici).

L'agence, aussi appelée la Manufacture du design, est spécialiste dans les problématiques d'identité de marque, elle est expérimentée et fait souvent preuve de beaucoup d'intelligence dans son travail. Il va lui en falloir.

La démarche de Paris est intéressante. Voilà quels sont ses symboles graphiques officiels aujourd'hui :









Et voilà le "modèle" qui plaît tant à la municipalité, à bertrand Delanoë sans doute, et à de très nombreux maires à travers le monde. Ce signe est très à la mode aujourd'hui (créé en 1976 pour l'office du tourisme de NYC), voir ici et ici (campagne actuelle "this is NYC").



Seulement voilà, faire un symbole à succès comme celui de NYC, ça ne se commande pas vraiment.

Dans mes études qualitatives, j'ai remarqué un phénomène intéressant : les répondants, en particuliers les jeunes, jusqu'à 35 ans environ, ne savent pas que ce signe est émis par la ville de NY dans le cadre d'une stratégie marketing. Il semble que son succès tient en partie au fait qu'il n'est pas associé à une démarche de manipulation publicitaire.

Les citadins se sont appropriés ce signe, pour eux, sa source (destinateur) est floue, mal définie. À la question, "d'où pensez-vous que provienne ce symbole ?", on répond que l'on n'en ait trop rien, ou qu'un artiste peu connu l'auraient inventé dans le plus pur anonymat. Mais le signe renvoie cependant à une relation à la ville, mettant en jeu ses valeurs, son style en quelque sorte, pourtant sans exprimer explicitement ces valeurs. Et c'est cela qui est intéressant.

Une des forces de ce logo est d'exprimer une relation plutôt que de se vouloir descriptif de la ville, comme les designers de Iamsterdam l'ont compris.

Mais au-delà des qualités formelles du signe, c'est la manière dont les citadins vont s'en emparer qui va faire son succès. Et cela n'est pas complètement maîtrisable, bien que l'on puisse essayer de gérer certains effets de sens.

L'appel d'offre de la ville de Paris pour sa marque mentionnait la dimension "commerciale" que devra pouvoir remplir cette marque. Il faut cependant comprendre que si le I love NY est un succès commercial, il est avant tout un succès citoyen, les gens se le sont appropriés, et ils ne lui donnent pas une signification marchande. Par exemple, il s'est transformé après les attentats du 11 septembre 2001, comme probablement aucun autre logo de ville n'aurait pu le faire.
Il ne s'agit pas de commerce avant tout. Il s'agit de citadinité, de sentiment d'appartenance à une ville ou, mieux d'un sentiment de proximité symbolique : de nombreuses persones arborent la marque sans habiter ni même parfois avoir visité NYC. Le commerce, le succès marchand d'un tel symbole, ne semble sevoir être considéré que comme une résultat second. En cela, la ville ne doit peut-être pas suivre de trop près les démarches des entreprises commerciales dans leurs créations de marques.

Il semble aussi que ces logos montrent que la valeur de la marque d'une ville n'est pas ajoutée, mais qu'elle lui est intrinsèque. La théorie de la valeur ajoutée (majoritaire en marketing de la marque) voudrait que la création d'une marque ajoute une valeur à la ville. Elle ne fait en réalité de l'augmenter (plus sur le mode de la multiplication que de l'adition), en organisant le sens de la ville. La marque est alors un mode d'organisation du sens. Pas seulement un simple logo. Qu'ajoute le I love NY ? Rien, il vous invite à aller chercher dans votre imaginaire les liens qui vous unissent symboliquement à la ville.

Sur NYC
Lire Rem Koolhaas (ici) - agence OMA.
Par boris maynadier - Publié dans : Paris
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Vendredi 26 octobre 2007 5 26 /10 /2007 22:22
Voici, sans plus de commentaires, la présentation des sept villes concurrentes pour devenir Capitale européenne de la culture en 2013, sites web et quelques vidéos...

Bordeaux (site 2013)
Lyon (site 2013)
Marseille (site officiel 2013site non officiel 2013)
Nice (site 2013)
Saint Etienne (site 2013)
Strasbourg (site 2013)
Toulouse (site 2013)


Vidéo présentant le projet Toulouse 2013


Toulouse 2013 Trailer
Vidéo envoyée par xprime

Une des vidéos produite pour le projet Lyon 2013


Lionel Collet, Président de Lyon 1
Vidéo envoyée par Lyon2013
Par boris maynadier - Publié dans : Actus et liens
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Samedi 15 septembre 2007 6 15 /09 /2007 21:16
ROME
UNE ANALYSE ESTHETIQUE

"La signification de chaque oeuvre d'art s'enrichirait alors dans la mesure où la multiplicité de ses intentions, de ses matériaux et des problèmes qu'elle soulève est plus grande et dans la mesure où l'unité en laquelle elle réussit  à les maintenir est plus étroite, plus forte, plus unifiante. C'est la tension entre la multiplicité et l'unité des choses que l'oeuvre d'art offre à l'intuition et à l'impression sensible, que se mesurerait alors sa valeur esthétique. C'est en ce sens que la ville de Rome fait l'effet d'une oeuvre d'art d'un ordre supérieur."

"L'unité dans laquelle sont liés les éléments de Rome ne se trouve pas en eux mais dans l'esprit qui les regarde"

"Si, à Rome, on ne se sent pas écrasémais qu'au contraire on sent que l'on parvient au zénith de sa propore personnalité, c'est certainement un reflet de l'immense autonomie que la ville offre à l'homme intérieur."

FLORENCE
"Une unité mystérieuse, que l'on peut voir par les yeux et saisir par les mains, relie le paysage, l'odeur de son sol et la vie de ses lignes avec l'esprit qui est leur fruit, avec l'histoire de l'homme européen qui a pris forme à Florence, où l'art est comme un produit du sol."

"Florence est le bonheur ds hommes tout à fait mûrs qui ont atteint l'essence même de la vie ou ont renoncé à l'atteindre et ne veulent plus cherchern que sa forme, que ce soit pour la poséder ou pour y renoncer."

VENISE
"D'une façon difficile à saisir, derrière chaque oeuvre d'art se dessinent la volonté et la sensibilité d'une âme déterminée, une conception déterminée du monde et de la vie mais, en aucun cas, l'oeuvre n'est l'expression fidèle et adéquate de cette réalité plus profonde et plus universelle qu'elle nous permet cependant de toucher."

"L'harmonie ou la contradiction que le bâtiment entretient avec la signification spirituelle ou le sens de la vie qui lui est lié et qui émane de lui est d'autant plus mystérieuses que c'est une exigence qu'il pose lui-même mais qu'il ne remplit pas toujours lui-même."

"Car c'est là ce qu'il y a de tragique à Venise et qui en fait le symbole d'une variété tout à fait unique de nos conceptions du monde : la surface y a perdu son fondement ; l'apparence, dans laquelle ne vit plus aucun être, s'y donne néanmoins comme une réalité complète et substantielle, comme le contenu d'une vie qui est vraiment à vivre."

"Mais Venise, qui flotte dans la vie sans racines, comme une fleur arrachée et jetée dans la mer, a la beauté ambiguë de l'aventure et le fait qu'elle fut et resta la ville de l'intrigue n'est que la concrétion sensible de l'ultime destin de son image d'ensemble : pouvoir être non pas une patrie mais seulement une aventure pour notre âme."
Par boris maynadier - Publié dans : Les mots de la ville
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Lundi 10 septembre 2007 1 10 /09 /2007 13:24



Imaginez que vous receviez un courrier formulé à peu près en ces termes :

"Cher Monsieur, vous avez entendu parler de la Compagnie, leader mondial du loisir culturel, avec son réseau  de parcs à thèmes et de villages de vacances. Aujourd'hui, notre groupe travaille à un projet qui vous concerne personnellement. La Compagnie envisage en effet de racheter à la Financière d'Investissements les principaux bâtiments du centre historique de votre ville. Notre but ? Edifier un parc de loisirs d'un genre entièrement nouveau, en partenariat avec la population locale."
(...)
"C'est pourquoi nous souhaitons acquérir certaines villes d'art, certains villages anciens, pour y proposer une forme de loisirs hautement culturels. Un tel projet suppose d'associer étroitement les habitants, qui bénéficieront en retour de tous les apports d'une grande entreprise moderne (...)"
"... évidemment, la mise aux normes touristiques du quartier historique pourrait imposer aux résidents certaines contraintes : une forme de convivialité envers les visiteurs ; une participation occasionnelle à l'animation du Parc. (...) de telles mesures permettraient à chaque résident de se regarder comme un actionnaire de sa propre ville. La Compagnie et les résidents seraient ainsi liés pour concourir à la valorisation du patrimoin de la ville."

C'est précisemment ce qui arrive au personnage principal du roman de Benoît Duteurtre, La cité heureuse, qui participe la très sainte et ritualisée Rentrée Littéraire 07.

Et c'est ainsi qu'il se retrouve en costume d'époque - 19e - à déambuler dans le centre de sa ville au milieu de centaines de touristes venus la visiter.

Il ne s'agit pas de proposer ici une critique littéraire. Le roman est agréable à lire. Mais ce qui attire mon attention, c'est le thème de la ville "Disneyfiée" au point de devenir une entité privée inquiétante. Des villes privées, ça existe, Songdo, près de Séoul, en est un exemple en cours de construction.

Dans le roman, la ville se situe en Europe de l'Est, dans un pays anciennement totalitaire. Je crois que l'auteur veut dire comment la logique de marchandisation poussée à l'échelle de la ville peut produire un totalitarisme d'un autre genre. Tout cela n'est pas sans rappeler 1984 ou Brave New World pour les plus classiques dans le genre. En un peu moins totalitaire et un peu moins énorme tout de même.

Le thème est intéressant donc, le personnage principal et semble-t-il une bonne partie de la population se résigne ou accepte volontiers la totale muséification de la ville. Ils acceptent de faire partie de ce décor. "On voit bien, à certains détails,  que nous ne vivons plus tout à fait dans le monde, mais dans une réplique du monde sur les lieux mêmes..."


La quatrième de couverture du bouquin annonce : "ce roman (...) emploie l'arme du rire face à la folie d'un monde (en tout point semblable au nôtre) où son narrateur aimerait trouver un peu de sens." Pour ma part, je préfère le considérer comme une fable. Car s'il entretient une vocation "prophétique", je crois qu'il est à côté de la plaque (lire Ascher et Lipovetsky sur l'approche hypermoderne et la réflexivité individuelle). Mais compris comme un conte contemporain, il peut aider à penser l'avenir des villes et des ajustements possibles entre investissements privés et publics. Il met aussi en question notre rapport à l'histoire et le désir d'une expérience urbaine de l'histoire. Mmm, une ville qui devient un musée habité, à ne vous dit rien ?

(photos de David Cousin-Marsy, publiées avec son aimable autorisation)
Par boris maynadier - Publié dans : Les mots de la ville
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